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 Sujet du message: Le mensonge de Voran (inachevé)
MessagePublié: 17 Avr 2009, 11:04 
Jour 9 Thyllion Fingelien 372 00:54
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Le mensonge de Voran

C’était une de ces matinées par temps clair, une de celles dont on se demande comment on a pu ignorer un si joli spectacle sans jamais l’avoir considéré comme tel.
Le soleil trépignait d’impatience, jouant à cache-cache avec quelques nuages, s’amusant à découper les champs de céréales en autant de parcelles difformes et mouvantes que la mer compte de vagues. Ombre et lumière se donnaient mutuellement la chasse sur les terrains vallonnés et boisés alentour.
Un silence lourd soulignait plus encore la beauté du cadre qui m’entourait. Le vent lui-même, ne daignant pas venir à mes oreilles, se contentait de souffler en altitude, par complaisance avec l’astre brillant et ses jeux. Et l’immobilisme du paysage, contrastant avec un ciel mouvant, renforçait la spiritualité de la scène.
Ce moment, je m’en souviens, comme si c’était hier.
C’était avant.
Avant, à l’équilibre précaire qui précède chaque chute, à ce point d’arrêt mystique, où toute chose se plait à ralentir le temps, pour nous rappeler par sa soudaine beauté combien aveugles nous sommes, fragiles visiteurs d’une terre qui nous tolère.
Une terre consciente.
Cette même terre que nous foulions irrespectueusement, ce matin là.
Je me souviens de cette attente contemplative, repas terminé aux abords d’un feu agonisant, alors que le camp s’éveille.
Des bruits me tirent de ma torpeur d’alors, et humant l’air ambiant, j'y découvre des parfums de peur et d’excitation mêlés, typiques d'avant l'assaut.
La soirée s'était révelée courte, hier. Courte, et tendue.
Le temps de passer nos débats en revue, et l’écuyer de service, enfin prêt, m’aide à enfiler mon armure de combat.
Je l’ai dépouillée de tous ses ornements, si ce n’est cette nouvelle plume mi-blanche, mi souillée au niveau du coeur, dont j’ai distribué hier soir un exemplaire à chaque homme de mon escouade.
Ils avaient le choix. L'ont-ils fait ?
Equipé, harnaché, je fais jouer mon arme dans son fourreau, scrutant les regards au réveil.
J’y cherche un appui, voire une opposition.
Mais mes hommes ne s’y sont pas trompés. Pas un ne manque, et tous arborent l’étrange plume.
Ce jour sera donc nôtre, ou nous ne seront plus.
Hier, des éclaireurs ont repérés l’ennemi au nord à une quinzaine de lieues.
Et aujourd’hui, leurs troupes se dirigent droit sur nous.
Dans les deux camps, tous doivent être prêts, maintenant, pour la boucherie.
Un cor qui sonne paresseusement au loin me le réaffirme.
A ce signal, mon escouade se rassemble autour des cendres, fébrile.
Les ordres d’hier nous placent sur l’extrême aile gauche.
A l’abri, soit disant, pour un rôle mineur.
C’est se leurrer que de penser cela.
Et je connais l’adversaire, au moins aussi bien que les stratèges.
Intimement même : Son acier a déjà goûté ma chair ! Il ne recommencera pas en ce jour.
Pas d’après notre commandant, qui prédit que ce que j’ai peine à nommer notre armée sortira éprouvée, mais victorieuse de cet affrontement.
Son avancement vers des contrées plus calmes est à ce prix, murmure-t-on chez ses sous-fifres.
J’ai décidé de ne plus murmurer il y a peu.
Rétrogradé, je ne suis plus son sous-fifre.
Au lieu d'une compagnie, je dirige maintenant cette petite section qu’on a placée à l’extrême aile gauche.
Un commandement que le paroxysme du courage fut de me présenter comme une faveur.
Mais je n’ai pas oublié ce que tu as tenté de m’enseigner, commandant : "Le rôle du soldat se borne à survivre aux ordres qu’on lui donne".
Ces hommes ne s’en souvenaient plus.
J’ai du le leur rappeler.
Ces hommes.
La lie de la compagnie.
Mes frères de sang, maintenant.
Le cor, insistant, plus proche, sonne son deuxième appel.
Ma voix résonne gravement, confirmant la sentence : « Messieurs, à nos places ! L'ennemi nous attend ! »
Par cette fraîche matinée, le vent qui nous épargnait jusqu’à présent joue avec la plume nauséabonde qui orne nos pectoraux, comme un cinglant rappel de ce qui va suivre.
Un ultime échange de regard a lieu avec mes caporaux, avant de rejoindre le reste de la troupe.
Je coiffe mon heaume, empoigne avec résignation mon bouclier.
Il est temps pour nous. C’est mon rôle de les guider.
Chacun de nos pas compte désormais les secondes nous séparant de la chute.
Quand l'honneur n'est plus un luxe accessible, il nous faut bien survivre, commandant.
Et la mort n’attend pas.
C’est la seule chose que tout survivant devrait retenir.
La seule chose.
Voilà pourquoi aujourd’hui, je ne suis plus soldat.
Avec le recul, je ne l’avais jamais été.


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 Sujet du message: Re: Le mensonge de Voran (inachevé)
MessagePublié: 28 Avr 2009, 18:38 
Jour 15 Elouenien Fingelien 372 05:41
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Inscrit(e) le : 13 Mars 2009, 16:37
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Pour se rendre sur le champ de bataille, mon escouade arpente le chemin qui traverse de part en part les autres secteurs du camp eldorian. Certaines tentes, en particulier celles de la compagnie Or, font tristes mines.
Mais cette expression désuète peut-elle s’appliquer à ce qu’il convient plutôt d’appeler un charnier ?
Une centaine de soldats ont du périr cette nuit, et pas toujours en silence.
Un des corps sans vie, négligemment roulés sur le bas-côté du sentier, m’exhibe au passage ses insignes de capitaine, souillées par la boue.
Je m’arrête un instant pour le dévisager.
Sa face grimaçante résume tout de sa douloureuse agonie.
Les Sinans ont trois gildes, dont celle des assassins.
Le poison n’a pas de secret pour eux.
C’est pourtant pas dur à retenir, ça, capitaine.
On ne néglige pas impunément la surveillance des réserves de provisions.
Reprenant ma route en secouant la tête, je me dis que c’est moins grave qu’il n’y paraît.
Son absence de discernement a assurément fait quelques veuves et orphelins de plus, mais ses bottes, elles, si j’en juge par leur absence, ont déjà du faire un heureux.
Et bientôt, à lui aussi des Sinans offriront une seconde vie…
Hé ! Capitaine ! T’es raide mort, mais tu vois, mis à part ton teint blafard, tout n’est pas si gris ! Une nouvelle vie pour toi, t’entends ?
Quand j’y repense, quel dommage que les hauts gradés que je connaisse aient eu l’art d’éviter les risques inhérents aux champs de bataille.
La seule personne que j’aurais voulu voir mortellement touchée ne le fut pas.
« Si l’on prétend rester efficace en stratégie, l’abstraction de centaines de morts potentielles a un prix : la proximité du champ de bataille. » dixit mon ex-mentor.
Tu parles que notre commandant ne s’est pas déplacé pour voir nos tripes et boyaux dispersés aux quatre vents.
Moi, je dirai plutôt : « l’éloignement du champ de bataille a un prix : celui du sang. »
Du camp de commandement, il appellera surement ça un revers.
Au corps à corps, c’était tout simplement un carnage.
Et comme j’aime arriver à mes fins, j’y ai bien contribué.
Le Sinan qui m’avait fourni les plumes enchantées savait à qui il parlait.
Se retourner contre son pays, ses frères d’arme, pose un problème de conscience à tout homme.
J’affirme, moi, qu’au cœur de l’action, dès que votre ex ami cherche à vous transpercer le cuir, il ne devient que l’homme de plus à abattre.
Au pied du mur, mon honneur n’a pas le prix de la survie.
Ceux qui prétendent le contraire sont nombreux. Libre à eux.
Face à la mort, ils en viendront pourtant presque tous à mon choix, nommant leur acte un « réflexe » derrière lequel il leur sera facile, ensuite, de se réfugier.
Mon choix de trahir, lui, est pleinement conscient.
J’anticipe en connaissance de cause, c’est tout.
Oui, je sais. C’est pas joli joli.
Au fait, vous les prenez comment, vous, les bains de sang?
Revenons à nos moutons.
Nous avions atteint notre place, à l’aile gauche, comme le stipulaient nos ordres.
La compagnie Or, décimée par le poison, manquait cruellement à l’appel pour faire charnière entre nous et le bloc central.
Peu d’éclaireurs étaient revenus de leur mission de nuit, sans doute grâce aux bons soins de nos opposants, si bien que la position et la force exacte de l’ennemi redevenaient floues.
Nous en étions réduits à attendre leur venue en plaine, comme la brebis attend le loup.
Bêêêêêêê! Bêêêêêêê! Pffff!
La meute n’a pas tardée.
Une armée hétéroclite, de visu. Mais pas plus disparate que la notre.
Après deux trois manœuvres d’approche consensuelles, leur formation chargea. A portée, deux volées de flèches assassines s’envolèrent de part et d’autre vers les centres de chaque armée.
Des flèches…Les nôtres ont du bien faire rire leur première ligne de morts vivants.
Pour le reste, un seul choc frontal avec leur infanterie aura suffi pour nous désolidariser du reste de la troupe.
Notre aile, composée de deux demi-compagnies, s’est vu opposée à une centaine de piquiers et de guerriers plutôt mal équipés, le gros de leur force avait apparemment été réparti ailleurs.
Rien ne semblait encore perdu.
C’était avant que leurs nécromants n’entrent en action.
La terreur a vite gagné nos lignes. Un vent de panique a parcouru fébrilement notre aile, tétanisant corps comme esprits.
J’y aurais cédé moi aussi, n’y aurait-il eu nos plumes.
Je n’ai pas cherché à savoir quel liquide poisseux les imbibait, ni quel noir rituel leurs avait donné du pouvoir.
Mais si on les portait sur nous, le Sinan m’avait assuré l’impunité vis-à-vis de ses créatures, tant que nous ne nous y opposions pas.
Difficile de se dire qu’il suffit de rester immobile, quand la mort approche.
Deux de mes hommes ont flanché devant cette horde putréfiée, toutes griffes dehors, prête à submerger notre gauche.
Mais plus difficile encore fut de tourner le dos à ces abominations, et de frapper l’ami que l’on défendait il y a quelques secondes encore.
Trois autres membres de mon escouade ont hésité un poil trop longtemps pour survivre à ce faux dilemme.
Rien n’est insurmontable, dès que le spectre de la faucheuse entre en jeu.
Soutenu par leurs créatures, nous restions une douzaine, à nous tailler un passage dans nos propres lignes paniquées, prises de fait entre le marteau et l’enclume.
Je ne me qualifierais pas de traitre, ni de pleutre.
« Vous êtes un monstre de pragmatisme, à sang froid », disait mon ex-commandant.
Disons que cette fois ci, j’avais attaché un peu moins d’importance à mes racines qu’à la situation présente.
Et mon escouade avait fait le même choix.
Un choix désespéré, à court terme. Une contestation ultime, un baroud d’honneur contre ses méthodes
Une dernière bouffée d’air frais avant le grand plongeon.
Nous fûmes finalement cinq à réchapper de ce massacre.
En fait, plutôt quatre si je décompte Hetlan, qui a mis fin à ses jours la nuit suivant notre perfidie.
De là à dire qu’être sans honneur équivaut à une absence d’état d’âme ?
Allez donc le lui dire. Ce serait trop facile. Moi, j’ai trouvé ça assez courageux, de leur part.
Mais, encore une fois, la seule personne que j’aurais voulu voir mortellement touchée ne le fut pas. Seul son corps refroidi m’aurait rendu ma fierté.
Mon fournisseur de plume l’avait bien compris.
Je n’étais pas sans honneur, j’avais d’autres priorités.
Je n’étais pas sans parole, désormais, j’étais sans patrie.
Je n’étais pas versatile, j’étais prêt à tout.
On ne se méfie jamais assez d’un homme déterminé à atteindre son but…
Mon ancien commandant venait de le comprendre au frais de son avancement.
Il me restait d’autres choses à lui ôter, avant la vie.
Parce que j’ai sans doute oublié de vous le dire, mais je suis, paraît-il, légèrement rancunier.

_________________
Voran l'humain


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 Sujet du message: Re: Le mensonge de Voran (inachevé)
MessagePublié: 15 Mai 2009, 15:56 
Jour 22 Elfist Fingelien 373 02:14
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Inscrit(e) le : 13 Mars 2009, 16:37
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Cette défaite eldoriane n’a pas eu grande conséquence stratégique.
Plus personne ne parle de cette « escarmouche » en bordure de région de roche.
Comme de juste, Rhodrik Malkan, mon ex-commandant, n’obtint pas l’avancement attendu, même si la trahison de ma section tempère un chouïa l’ampleur de sa faute.
Mais d’une affectation au bataillon d’élite de la capitale, son ascension débridée s’est muée burlesquement en commandement de la garde civile de Treshent, un bled paumé des Terres Sanguines.
Je m’étais engagé à te rendre la pareille lorsque tu m’avais rétrogradé, Malkan. Un œil pour un œil !
C’est comme pour ton projet de mariage en grande pompe. Ta (si) belle famille n’a plus supporté de lier sa noble descendance à simple officier de province.
Liliane ne fut pas mienne par ta faute. Elle ne sera pas tienne, non plus.
Même cause, même effet dit-on.
Mais tout augmente tellement vite, n’est ce pas ? Surtout les dettes!
Que dire dans ce cas des morts que j’ai occasionnées ? Qui les a seulement comptées ? Et surtout qui les paiera ?
Je me rassure en me disant que tes ordres ineptes ne les auraient pas plus sauvés.
Ils n’ont été qu’une surenchère pour cet avenir doré qui maintenant t’échappe.
J'accepte cependant de faire de leur disparition ma dette, que j’estime rembourser lors de ta mort.
Cette mort, je te l’ai promise, Rhod’, tu t’en souviens ?
Je m’y prépare chaque jour, maintenant.
Et tu peux compter sur les Sinans pour m’assister à cette tâche.
J’aimerai tant pouvoir dire que ce qui reste de ma section suit fièrement mes traces.
Mais mes hôtes actuels ont un sanglant système de sélection.
Ta note s’est alourdie d’autant, tu sais comment je fonctionne.
J’en suis le seul survivant désormais.
Mais mes hommes, au moins, le savaient d’instinct en te tournant le dos.
Tu nous avais déjà condamnés en secret, ils ont préféré choisir l’heure de leur fin.
Je les revois souvent hurlant de rage, chargeant nos propres lignes, tripes nouées.
Pas de quartier, Rhod’.
C’est aussi ce que j’ai susurré à l’oreille de la femme qu’on avait mandatée pour me faire passer dans l’autre monde. Tu ne saurais pas par hasard qui pourrait m’en vouloir ?
Cette apprentie assassin venait sans doute se faire la main dans cette auberge... ?
Se travestir en femme de petite vertu permet d’arriver facilement à ses fins avec biens des hommes. Mais la pièce comme le rôle doivent être parfaitement sus et incarnés.
J’ai fait trois longues campagnes dont celle des fameux « Fingéliens Barbares».
Je connais assez la situation de ces femmes pour y avoir été confronté trop souvent.
Celle-ci n’était ni désespérée, ni affamée.
Fraiche comme une rose, je l’ai remarquée dès qu’elle a tenté maladroitement son approche.
Dans cet établissement, il y avait plus riche que ma personne. Plus charmeur. Plus intelligent. Plus drôle. Plus tendre. Moins sale. Moins laid.
Deux heures plus tard, on est donc parti chez moi, chantant à tue tête bras-dessus bras-dessous en toute confiance, chacun épiant le masque d’ébriété feinte de l’autre.
Bon, l’attacher au lit et la désarmer fut un jeu d’enfant.
La faire parler fut beaucoup moins plaisant, pour elle comme pour moi.
Heureusement, on peut être déterminé sans être sadique comme on peut être assassin sans être muet.
Mais attendre son commissionnaire dans la bicoque délabrée qu’ont m’avait allouée s’est révélé interminable, sous le poids de son regard.
L’homme n’a pas trop tardé, cela dit. Puisqu’avant l’aurore, il était à ma porte.
Il s’est présenté, vêtu d’amples chiffons, sombres, capuchonné, le port suffisant, presque altier.
Accueilli par le chaleureux contact du fil de mon acier sur sa gorge, il a gardé un calme détaché. Je n’en attendais pas moins d’une personne comme lui, mais gardais le silence.
C’était à lui de causer, bien sur.
Sa première question fut pour ma captive : il lui a demandé par-dessus mon épaule, sans se démonter, pourquoi j’étais encore vivant.
La pauvre femme lui fit une réponse dans un dialecte que je ne compris pas, la voix pleine de hargne contenue.
Réponse qui n’eut pas l’air de le satisfaire.
Après un soupir de résignation, sa deuxième question fut pour moi, posée dans le blanc respectif de nos yeux :
« Et toi ? Pourquoi est-elle encore vivante ? »
Je m’attendais à ce genre de question. Pour toute réponse, j’abandonnais la gorge du commanditaire et d’un rapide coup d’estoc de ma lame, ôtait la vie de mon infortunée compagne d’un soir. Droit au cœur, ce fut rapide, à défaut d’être propre.
Pendant que j’essuyais l’épée ensanglantée sur l’oreiller, j’ouvrais enfin la bouche :
« Pourquoi une débutante ? »
L’homme, enfin libre de ses mouvements, me regardait de biais. Un rire étouffé se fit entendre avant qu’il n'enlève sa capeline, révélant ce visage que je connaissais déjà :
Ishmaëlan, mon fameux corrupteur plumesque.
Le sourire de mon hôte était toujours aussi glacial, et ses manières toujours aussi empruntées que le jour où il m’avait fourni ses plumes enchantées.
L’intonation de sa voix ne dissipa que peu mes craintes :
« Modère ton égo, Voran. Sois sur que tu n’aurais eu aucune chance, avec une femme du deuxième cercle. » dit-il.
Il avait raison, avec son large sourire. De toute manière, je n’aurais pas survécu une semaine de plus en tant qu’étranger ici. J’ignorais trop de choses.
Au moment où je parvenais à ces conclusions, sans un signal de sa part, deux hommes, tout de sombre vêtus, firent irruption par la porte. Ils se dirigèrent en m’ignorant vers le corps de la femme pour dieu sait quoi lui faire.
Un troisième colosse entra calmement dans mon champ de vision, comme engendré des ombres alentours pour diriger ses deux collègues affairés. Il a bien pris son temps pour rengainer son arme, m’adressant un clin d’œil entendu. A aucun moment je n’avais donc réellement menacé la vie de son maître, tapi qu‘il était dans mon dos.
Ishmaëlan s’adressa une nouvelle fois à moi, se riant ouvertement de mon visible embarras : « Bienvenu officiellement parmi nous, Voran. Tu es dorénavant un de mes apprentis, comme convenu lors de notre dernière rencontre. Des questions ? »
Mon mutisme temporaire dût lui suffire pour continuer :
« Puisque cela semble entendu, un détail tout de même, avant d’y aller : essaie de durer plus longtemps qu’elle, j’ai une réputation à garder. »
Le sinan s’approcha du corps en la citant, et sembla détailler les préparations que lui avaient prodiguées ses serviteurs. Il saupoudra la dépouille d’une substance blanchâtre, puis entama une singulière chorégraphie des mains, accompagnée d’une série de mots gutturaux incompréhensibles pour le néophyte des arts sombres que j’étais.
Ce que j’ai vu ensuite ne sera pas évoqué ici.
Nécessité faisant loi, nous sommes partis au jour naissant.
Mon nouveau maître et son ex apprentie en phase de putréfaction ont pris quelques mètres d’avance, suivi de ma personne écœurée, talonnée elle-même de près par le molosse et ses deux acolytes.
J’avais saisi l’allusion, et le contenu de la leçon.
J’aurais pu être moi-même le sujet de cette expérience macabre qu’est tout rappel à la vie.
J’étais cependant plus vivant que jamais, et pouvais enfin faire intimement connaissance avec ma famille d’adoption.
De ce passage, j’ai aussi retenu qu’accessoirement, le transport du corps de la victime est bien plus aisé quand elle marche d’elle-même à vos côtés…


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 Sujet du message: Re: Le mensonge de Voran (inachevé)
MessagePublié: 13 Sep 2009, 17:26 
Jour 16 Nuona Fingelien 374 02:53
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Inscrit(e) le : 13 Mars 2009, 16:37
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Au sein d’un des bas quartiers de la capitale sinane résonne la rythmique familière des guerriers. Un croissant de lune montante localise indiscrètement la source des chants métalliques derrière les grilles d’une imposante propriété qui n’aurait rien à faire là si le bon sens avait son mot à dire. Sous l’œil et le verbe d’une silhouette capuchonnée qui semble être leur maître, deux êtres, un humain et un elfe noir, s’y livrent un combat effréné. Ce sont leurs lames, droite pour l’homme, courbe pour l’elfe, qui s’entrechoquent bruyamment chaque soir et génèrent cette cacophonie nocturne. Une oreille exercée noterait que leur complainte s’allonge et se complexifie imperceptiblement au fil des nuits qui rafraîchissent. Mais nulle oreille ne traine plus ici depuis que leurs sœurs indiscrètes se sont vues exagérément raccourcies. Un œil averti observerait que cela fait quelques minutes que l’humain mobilise avec peine tous ses moyens pour assurer sa défense, alors que l’elfe noir exécute insouciamment sa chorégraphie offensive, aussi rapide qu’inspirée. Mais nuls yeux ne se risquent plus aux abords de la propriété car la vue est un bien précieux si facile à perdre alentours.
Comment alors puis je vous décrire cette scène me ferez vous remarquer ?
C’est tout simple : l’humain, le perdant du jour, c’est moi.
Comme tous les jours de ce mois, comme de tous ceux d’avant.
La voix rageuse, sous le capuchon, s’élève et m’agresse: « Attaque bon sang ! Mais attaque le!».
L’elfe noir se permet un sourire car je vais perdre. Deux ou trois échanges à sens uniques auront encore lieu, et le danseur sombre débordera immanquablement ma garde. Mon adversaire elfe noir, qui se nomme Jur’kain, me surclasse, et de loin.
Je le sais, lui aussi, donc je tente le tout pour le tout. Parant son assaut suivant en quarte, je me décale légèrement en contre-attaquant. Je feinte ensuite à gauche pour éviter sa lame courbe qui effleure d’un peu trop près mon flanc, puis ignorant la douleur, je lance une magnifique botte d’estoc vers la tête de mon ennemi. D’un style impeccable, mon mouvement se voudrait imparable. Mais ce geste qui pourrait s’avérer mortel n’embroche que le vide. Rien ne vient arrêter mon élan, si ce n’est le fulgurant coup de coude de mon adversaire sur ma vilaine trogne. Je m’écroule, sonné, et ne peut que constater en tentant de me relever tardivement que l’elfe, l’air suffisant, appuie la pointe de sa lame sur ma gorge.
« Tu es trop passif, ça me déçois de toi, Voran. » aboie Ishmaëlan, mon maître, qui s’est rapproché.
Jur’kain se penche alors sur moi et ajoute dans un murmure « Et oublie cette satanée botte, idiot ! »
Ignorant l’elfe, j’accuse encore le coup, hors de souffle, dos au sol, avec une sanglante estafilade au ventre. Mon esprit tente de s’échapper vers des sensations plus plaisantes, mais la voix froide de mon maître me ramène à la réalité :
« Il va te falloir faire des efforts, Voran. ». Il congédie ensuite l’autre épéiste d’un regard.
L’elfe noir rengaine son sabre et fait docilement demi-tour, non sans avoir jeté un coup d’œil provocateur sur son cadeau du jour, la mince plaie ornant mon flanc droit.
Mon nouveau maître continue de m’invectiver:
« Pourquoi crois-tu que je sois venu te chercher jusque dans tes mornes plaines, Voran ? J’ai sacrifié ma précédente apprentie pour ton recrutement.
Tu ne t’es pas demandé pourquoi ? Je ne fais rien pour rien, Voran. Jamais ! Alors ouvre grandes tes oreilles :
On m’a déjà payé une avance rondelette pour mettre fin à tes jours. »
Mes yeux s’arrondissent devant ce que cet aveu implique. Ishmaëlan semble goûter ce moment avant d’enchainer avec un air des plus indécis:
« Tsss, que vais-je faire de toi, Voran ? Le contrat sur ta tête couvre trois fingéliens. C’est long trois fingéliens. Et c’est un contrat fort juteux si je décide de le remplir, tu peux me croire ! Alors tu as tout intérêt à faire le maximum pour valoir cet investissement que je place sur ta tête! Voilà qui devrait stimuler ta motivation : Pendant ces trois fingéliens, tu recevras mes enseignements. Pendant toute cette période, tu exécuteras mes missions à la lettre. Si, à la fin de ce laps de temps, tu es toujours vivant, si tu m’as donné entière satisfaction, alors tu auras droit à ta chance auprès de l’être qui désire si ardemment ta mort. Mais tente seulement de m’échapper ou de trépasser d’ici là, et j’aurais un client satisfait de plus, doublé d’un nouveau serviteur mort-vivant des plus dociles... Me suis-je bien fait comprendre, gibet de potence ? »
J’acquiesce lentement et ce signe de tête lui suffit.
« Des questions ? » ajoute-t-il comme à chacune de ses interventions.
Seul mon mutisme fait écho à son interrogation fétiche.
Il lève sa séance de reproche et me laisse seul avec les ténèbres, dans la cour de sa magnifique demeure trônant au milieu des taudis.
Cela faisait quatre mois. Rien que quatre petits mois sous sa coupe. Un battement de cil pour mon esprit, une éternité pour mon corps. Celui ci était meurtri de toute part par ses entrainements multiples et variés.
Avec cette manie de vivre la nuit et de fuir la lumière du jour, mes cycles de repos avaient perdus la tête si bien que les trop rares moments qu’il me restait pour l’introspection étaient rognés sur mon temps de sommeil, déjà court.
Pour en avoir usé, je connaissais cette technique de privation de sommeil qui transformait les loups en agneaux, et vice-versa. La fuite en avant est la seule issue qui permette de s’en sortir sans finir par ressembler à un zombi. Ca et un journal personnel bien tenu que j’avais réussi à me dégotter pour ne rien oublier.
Maintenant, avec le recul, et en bavard retors qu’il était, je connaissais un peu des motivations d’Ishmaëlan, du moins de celles qu’il voulait bien me révéler.
Quelle piètre opinion de moi devait d’ailleurs avoir ce Sinan en me racontant tout ça.
Étais-je réellement l’incapable eldorian dont il se gaussait si bien?
Il faut dire, à sa décharge, que je ne brille jamais par des exploits inoubliables, alors pourquoi me craindre ? Dès l’enfance, j’étais plutôt du genre coureur de fond, à faire la différence sur la distance, et seulement si le besoin s’en faisait impérieusement sentir. Aujourd’hui encore, l’anonymat et l’incompétence me restent les meilleures des protections.
Ma devise: Ni dernier, ni premier, ça éloigne des coups du sort.
Par exemple, l’adresse au combat n’a jamais été spécialement mon fort.
J’avais eu la chance de démarrer ma carrière à l’armée en tant qu’officier, et d’avoir bénéficié de quelque cours particuliers familiaux avec maîtres d’armes. A l’époque, ceux-ci me permettaient tout juste d’avoir l’ascendant sur les rares escrimeurs instinctifs et inexpérimentés que j’avais pu croiser sur les champs de bataille.
Rajoutez-y le fait que, de par mon poste moins exposé, je survivais là où d’autres mourraient, et comprenez que mon niveau de bretteur, s’il était effectivement plutôt bon par rapport à la moyenne des soldats, ne rivalisait pas avec celui du premier duelliste qui se respecte.
Sur ce sujet, Jur’kain, le colosse elfe noir d’Ishmaëlan, imposait plus que le respect.
Son sourire dédaigneux s’élargissait avant chacune de mes défaites nocturnes.
Ses muscles découplés étaient aussi rapides que cinglants.
Ses coups étaient précis, puissants, douloureux.
La fatigue lui semblait inconnue.
Il excellait dans plusieurs styles d’arme, de l’épée courte à la pique jusqu’au collier d’étranglement.
Une vingtaine de guerrier de sa classe auraient surement pu vous muer le cours d’une bataille perdue d’avance en une éclatante victoire.
Mais lui se cantonnait chaque nuit, sous la houlette de son patron, à couvrir ma peau de la trace de ses coups, sans compter les quelques entailles fraternelles qui ornent encore mon corps de leur cicatrice.
Il ne m’a jamais handicapé, preuve de son excellente maîtrise.
Je ne l’ai jamais inquiété, preuve de ma grande sagesse.
Quand on s’entraine contre un adversaire potentiel, on ne lui montre jamais ce dont sa vie peut dépendre. Le mieux, c’est de lui donner l’impression qu’il vous surpasse en toute impunité. Mon seul problème, c’est qu’avec Jur’kain, je n’avais pas besoin de me forcer à perdre ! Alors par prévoyance, j’usais souvent du même stratagème lorsque je me sentais dépassé. Quarte, contre en demi, feinte à gauche puis botte à la tête. Systématiquement, celle-ci se soldait par une riposte éclatante de sa part, qui faisait douloureusement mouche. Drôle d’idée hein ? Mais l’heure venue, j’espérais que son conditionnement vaudrait mieux que le mien, même s’il était évident que lui aussi restait sur sa réserve.
Tiens, ce sujet me remémore un échange avec un de mes premiers maîtres d’arme :
« La stratégie, c’est comme la tactique des nains. Bon d’accord, y sont petits, tout en angles avec plein d’bout d’métal et d’odeurs qui dépassent. Mais à la fin d’un duel, y rentrent chez eux sains et saufs…Faut faire pareil qu’eux à l’échelle de la stratégie, Voran, mais pas seulement. D’accord, la simplicité, la rusticité, l’adaptabilité sont importantes. Mais faut surtout savoir contre qui ou quoi tu te bats. Une fois que tu t’es bien bordé, et seulement là, tu peux voir s’il reste un peu de place pour la fantaisie. Comme te permettre de fuir ou de perdre une bataille pour mieux gagner la guerre, par exemple...»
Un bon tacticien gagnera tous ses combats puisqu’il doit vivre, ce qui n’est pas forcément le cas d’un bon stratège...
Ma vie contre quelques cicatrices et bleus, voilà ce que je me répétais chaque petit matin les dents serrées en essayant de m’endormir, perclus de douleur. Ma victoire contre trois fingéliens de défaite, voilà ce qu’il me faudrait endurer.
Et après, qu’on ose me dire que j’ai gardé mauvais caractère !


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