Féalement vôtre

Contes et récits historiques des Ilots et du continent.
Coursier
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Inscription : 03 janv. 2008, 11:08

Féalement vôtre

Message par Coursier »

« Ne t’inquiète pas, mon amour, Elles n’auront pas raison de nous. Dans une demi lune, nous Les aurons quittées, avant que Leur fureur ne puisse nous atteindre… »


Quelle erreur… Ces mots, je les ai prononcés, je m’en souviens encore. De quelle arrogance étais-je fait ? Je croyais pouvoir gagner, Les vaincre ou du moins Les fuir. Mais j’ai échoué, comme tant d’autres. Et je les ai perdus. Mon cœur, mon âme, et notre enfant.

Les Landes sont reines de souffrance, rien ne sert de le nier. J’aurais préféré mourir comme tous ceux qu’elles ont englouti, que de vivre, enchaîné. Que de vivre sans aucun espoir de fin, sans aucune nouvelle des deux êtres qui me sont le plus chers, dans ces îlots de malheur.

Je me souviens encore de ce jour comme s’il s’agissait d’hier. Insouciant, je revenais avec mon fils des flancs des Montagnes du Silence, qui bordent par l’ouest le territoire des Humains Anciens. Une journée de passionnantes découvertes pour lui, une journée de bonheur simple pour moi.

Les seuls nuages à l’horizon étaient les nouvelles du cœur des Landes. La paix instaurée par l’utopique Alliance de Fingel avait été brisée par un fou nommé Tallikion. En quelques mois, ce diable était parvenu à diviser l’Alliance, à massacrer un peuple et à défier son Divin maître.

Inquiétantes nouvelles mais pour lesquelles je refusais de changer mes habitudes. Je n’étais pas venu dans les Landes pour combattre et faire ressurgir mon passé lointain, en m’impliquant dans des guerres de mortels en âge. Je jugeais avoir eu mon content d’actes héroïques, et je considérais le temps venu de découvrir les joies simples d’une vie qui ne m’avait pas été donnée. En outre, Je n’imaginais pas que ces querelles allaient détruire l’Alliance.

Encore une autre erreur, puisqu’en rentrant des Montagnes du Silence ce jour là, j’appris que ces montagnes allaient devenir, comme l’entièreté de ces Contrées, les Montagnes du Trouble.
Fingel avait échoué, ses armées étaient tombées, son rêve s’était achevé, son corps reposait sans vie, transpercé par sa propre volonté.

Plus vite que les autres, je compris que ces nouvelles atroces n’étaient qu’une part de la réelle catastrophe qui nous guettait dans un futur proche. Les Landes, ces contrées devenues vivantes par la magie de mes congénères Anciens, se considéraient comme à l’origine de Fingel et de la paix qu’il avait apportée. C’était leur enfant, leur tendre trésor. Et leur trésor avait été volé. Les Landes étaient furieuses, je le sentais au plus profond de moi-même. Elles allaient s’éveiller et leur fureur n’aurait aucune limite.

Quelques heures après avoir appris tout cela, un violent tremblement de terre secoua le territoire des Anciens, et sans doute toutes les Landes. Dans la capitale des Anciens, la plus haute tour s’écroula, faisant les premières victimes de la Colère des Contrées Vivantes.

Mais cela ne suffisait pas aux autres Anciens pour comprendre que la fin de la civilisation de Fingel ainsi que la nôtre, allaient disparaître. « Nous avons donné vie à ces Contrées, Elles ne peuvent nous faire de mal » Quelle idiotie ! Les Landes considéraient que ses propres créateurs avaient participé comme les autres à la perte de son œuvre, de son propre enfant, au même titre que Tallikion. Nous sommes à Leurs yeux des assassins de l’Alliance, tout autant que les mortels en âge.

Je parvins cependant à convaincre certains de cette vérité. C’est avec ceux là qu’un plan de fuite fut mise en place, par les océans, avant que les tempêtes ne s’éveillent et lèvent le voile de la fin d’un monde.


« Elles ne nous épargneront pas tous, mais Elles épargneront ceux dont la conscience est éveillée, et qui pourraient aider à reconstruire tout cela, dans un futur lointain. Elles sont comme ça, mon amour. Nous pouvons survivre mais il faut faire vite. »


Au cœur des Landes, non loin de Luminea, se trouvait un poste avancé des Humains Anciens, Yrsis, un tout petit territoire caché offert par Fingel aux Anciens intéressés par l’évolution des mortels en âge. Ils étaient peu en Yrsis, mais je ne pouvais me résigner à ne pas essayer de les convaincre eux aussi de fuir.

Je pris la décision de laisser l’amour de ma vie, avec la chair de ma chair, à l’organisation de notre fuite, pendant que j’allais dans le cœur des Landes, sauver les Anciens qui accepteraient de l’être.


« Oui, dans une lune, je serai de retour avec ceux que j’aurai pu sauver. Oui, mon amour, une demi lune. Je sens au plus profond de moi-même que ce temps là nous est encore imparti pour fuir. Je Les ai sondées, je Les ai entendues. Ne t’inquiète pas, mon amour, Elles n’auront pas raison de nous. »


Jamais pareil galop n’épuisa mon corps qui avait pourtant déjà tant connu. C’est vidé de toute énergie, que je vis les tours d’Yrsis, le poste avancé des Anciens.

Quel bonheur de voir ce que j’avais espéré de tout cœur : les habitants d’Yrsis avaient compris ce que n’avaient pas compris la plupart des autres Humains Anciens et terminaient les préparatifs de leur fuite.

C’est l’esprit rassuré que j’étreignis en guise de salut le haut responsable d’Ysis, mon vieil ami Myrtul.

« Myrtul, je savais pouvoir compter sur votre esprit éclairé. Vous avez senti tout comme moi qu’il n’était plus bon pour nous de rester en ces Terres ! »

« Tout juste, mon ami. Mais ne perdons pas de temps en mots, gagnons-le en actes et fuyons cet endroit, sa perte est proche. »

Toute fatigue disparut. Retroussant mes manches, j’aidai les habitants à fuir, les laissant prendre avec eux un simple paquetage et des souvenirs.

Mais alors que la foule se mit en marche vers un avenir incertain, nous laissant Myrtul, quelques autres Anciens et moi fermer les portes de cette ville tel un tombeau à sceller, le ciel s’obscurcit en un instant, et une ombre indéfinissable se matérialisa devant nous, nous séparant des habitants d’Yrsis qui fuyaient sans se retourner.

Myrtul et moi savions. L’esprit des Landes se tenait devant nous, sous une de ses nombreuses formes. Dès que les premières pensées sortirent de cette ombre pour nous atteindre, nous sûmes que notre avenir ne dépendait plus uniquement de notre volonté.

« Humains Anciens, vous êtes de ceux qui Nous connaissez le mieux. Nous ne voulons que le bien-être des peuples qui Nous foulent. Il est clair, désormais, qu’ils n’atteindront jamais ce bien-être seuls, même aidés d’un héros impossible tel que fut Fingel.
Je vous laisse un choix. Aidez-moi à leur apprendre la maturité, vous vivrez et participerez à cette œuvre. Sinon, soumettez-vous à ma volonté et accueillez la comme nouvelle maîtresse, maintenant. »

Nul besoin de dire que ces pensées furent accompagnées de milliers d’autres, qui nous firent comprendre la folie des plans des Landes. Elles allaient se servir de notre puissance, comme par le passé nous avions voulu nous servir de la Leur. Elles allaient asservir ces populations pour leur faire comprendre la voie à suivre, par la peur, l’horreur et la force d’un cauchemar.

Cette mise en scène n’était que là pour divertir, nous n’avions en réalité qu’un seul choix, nous battre pour échapper à leur volonté.


« Ne t’inquiète pas, mon amour, Elles n’auront pas raison de nous. »


Comment décrire un combat invisible ? Comment mettre des mots sur un affrontement d’esprits et de puissances invisibles ? Il n’en est pas assez pour le faire en détails.

Le choc fut rude, mais au début, Myrtul, nos quelques compagnons et moi tenions bon, affrontant nos pensées à celles des Landes, tentant d’atteindre Leur esprit par la magie des Anciens, cette puissance effrayante à la fois palpable mais immatérielle.

A vrai dire, nos esprits rassemblés étaient sans doute plus dangereux que celui des Landes. Mais malgré cela, c’est sur un tout autre plan que les Landes gagnaient du terrain : en éveillant nos émotions.

Ainsi, tout en combattant, je vis en images les deux êtres qui m’étaient les plus chers, femme et enfant, au pied d’un bateau prêt à partir, scrutant l’horizon. Puis, se succédant à ces images, une autre image, celle de mon corps, calciné, aux côtés de celui de Myrtul, abattu par les Landes.

Ce jeu des Cruelles Terres, perçait dans mon esprit, de plus en plus :

« Myrtul, mon ami, je ne crois pas que nous tiendrons longtemps face aux Landes. Elles…elles sont trop puissantes… Vaut-il mieux user de toutes nos forces, combiner nos magies dans un dernier souffle écrasant pour espérer les abattre mais risquer de tous deux mourir ? Ou vaut-il mieux se laisser dominer pour un temps par les Landes mais rester vivants, avec l’espoir d’une liberté, l’espoir d’une victoire future? »

Ces questions arrivèrent tout à coup en nombre, accompagnées d’autres pensées et images que je n’aurais pas du voir ou écouter. A côté de Myrtul et moi, je voyais les quelques autres Anciens qui combattaient, être emportés, vaincus, un à un, au loin, comme des feuilles mortes. Les Landes avaient déjà gagné ses premiers esclaves, sans doute noyés par les émotions que les Landes faisaient déferler sur ceux, et qui m’atteignaient à mon tour, de plus en plus.

« Combattre…devient de…plus en plus difficile… Mourir avec un e…espoir si faible de vaincre… Mon amour…me le pardonnerais-tu ? Pou…pourrais-je accepter de ne j…jamais avoir connu une vie avec toi ? »

Et cela continuait, assailli par les interrogations, l’envie de revoir les miens laminait mes forces bien plus rapidement que celles de Myrtul qui lui tenait bon, et résistait à la tentation de céder pour une si forte attraction. Pauvre de lui, s’il avait pu comprendre mes pensées, peut-être aurait-il pu m’empêcher de céder ? Mais je n’écoutais plus que la voix des Landes à présent.

« Viens à nous Nati, soumet-toi à notre volonté et tu vivras. Peut-être même arrivera-tu à te libérer de notre joug plus tôt ? Tu as le temps, tu es immortel en âge. Veux-tu réellement gâcher ta vie pour une victoire que tu n’obtiendras pas ? »

Je reculais, maintenant. Mes pensées se laissaient séduire, j’imaginais déjà une solution, un espoir, une autre vie. A quoi bon perdre une vie sans avoir la certitude de gagner ? Pour des peuples qui me sont étrangers ?

Une petite voix lointaine, celle de Myrtul sans doute me parvenait, mais semblait ne plus réellement m’atteindre.

« Nati, non, ne Les écoute pas, nous pouvons les abattre, il est encore temps. Nous sommes des Humains Anciens, nous sommes là pour protéger les peuples mortels en âge, pas les laisser être détruits par une de nos créations… »

Les images des deux êtres qui comptaient réellement pour moi s’imposaient de plus en plus dans mon esprit, cachant tout le reste.

Je commis alors l’irréparable. Je me laissai aller à elles et à Elles, et cessai de lutter.

Immédiatement, je sentis le sol s’éloigner et mon corps s’envoler, comme un fétu de paille. Je le vis virevolter à distance de l’ombre et de Myrtul, pour s’écraser contre un mur. Comme exilé de ce corps abîmé, je vis Myrtul continuer à combattre. Il ne reculait pas et restait campé sur ses positions, sa volonté de fer inébranlable.

Il ne bougeait pas. Puis, en un instant, je le vis briller de mille feux. Le pauvre Myrtul, abandonné, refusait de se laisser entraîner par cette tentation si facile. Il consumait ses dernières réserves de puissance en un seul souffle, pour essayer de vaincre les Cruelles.

Mais c’était sans compter qu’elles étaient Eternelles. Dans un souffle, Myrtul s’évapora, disparaissant à jamais de ces Landes. Il avait préféré la liberté à la contrainte, la Funeste Faux aux Lourdes Chaînes.


« Je sens au plus profond de moi-même que ce temps là nous est encore imparti pour fuir, mon amour. Je Les ai sondées, je Les ai entendues. »


A des lieues de là, un bateau s’éloignait sous une tempête naissante, des côtes des Landes. Une femme, à la proue, tenant un enfant devant elle, observait le ciel s’embraser, sentait la terre trembler et voyait les calmes Contrées de jadis, s’emplir de chaos. Elle vit les Cruelles s’imposer, et les Eternelles, se dissiper dans le brouillard.

Comme survolant toutes les Landes, je la vis. Je la vis tendre la main vers un rêve qui s’écroulait, vers un espoir qui prenait fin. Des larmes se mirent à dévaler ses joues. Je tentai de tendre la main vers elle, mais je n’étais pas réellement là. Je m’essayai aux larmes mais aucune ne sortit.

Un voile noir s’abattit alors sur moi, happé définitivement par la volonté des Landes. Oui, Maîtresses, j’attends vos ordre. Féalement vôtre.


« Ne t’inquiète pas, mon amour, Elles n’auront pas raison de nous. »

Verrouillé