Enethin

Contes et récits historiques des Ilots et du continent.
Coursier
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Enethin

Message par Coursier »

Jadis, j'ai fait une promesse. Il est temps que je la tienne. Je transmets donc ce texte, comme il le voulait.

Adrian, Féal Eternel.



Perfides, perfides Landes. De toutes les terres que j'ai foulées, vous êtes les plus cruelles. Votre beauté accompagne la laideur de vos intentions... Sans doute suis-je le dernier, sans doute personne ne lira jamais ceci, mais quelle importance ? Je mourrai ici, sans avoir pu assouvir ma vengeance...

J'ai tout le loisir d'écrire, là où je suis, et je ne l'ai d'ailleurs que comme seul loisir.



Mon histoire est identique, j'imagine, à celle de tous les aventuriers fous et anonymes, qui sont venus défier ces terres, et rallier le grand seigneur Enethin.



Dans ma contrée, je n'étais rien. Un petit paria, un simple mendiant de pain. Je n'avais nul idéal, nulle utopie, si ce n'est d'avoir un quintal de vin pour ma survie. Simple Eldorian, sans but ni envie, sans famille ni amis. Ma seule faute était d'avoir volé ce marchand, lorsque la garde royale m'a surpris.

Je craignais de toute mon âme. Selon la rumeur, notre roi ne se contenterait pas d'un blâme... Les chaînes aux mains, le boulet aux pieds, j'attendais dans un sombre couloir, aux côtés de nombreux autres mal-aimés : Du vieillard squelettique qui marche par on ne sait quel sortilège, au jeunot balafré dont la musculature n'a pu le tirer du piège. Les gardes les emmenaient le long de ce couloir, derrière cette porte, où le souverain rendait son jugement. Nous n'étions, à son regard noir, que de simples cloportes, qui lui servions de simples amusements.

Nous avions sans aucun doute le pire des rois qu'ait jamais connu notre peuple. Cruel, sordide, sévère, et incapable de tout, sauf de garder sa place. Il disposait pour cela de fantastiques réseaux d'espions, qui, quand ils devenaient obsolètes, se retrouvaient en bien mauvaise posture. Certains étaient avec moi, patientant, et maudissant ce roi au cœur de glace, qui les avait utilisés comme de vulgaires pions, et les jetait désormais sans la moindre procédure.



Mon tour était arrivé. Le garde m'emmenait, sans dire mot, mais pas sans brutalité. A mon arrivée devant cette grande porte dorée, je lançais un ultime regard aux dernières personnes qui comprenaient mon sentiment. J'entendais de l'autre côté des paroles incompréhensibles, mais décontractées. Il ne me restait alors à vivre que quelques instants. Le garde tourna la poignée en or, tout en me poussant vers l'intérieur. Je parvins à garder mon équilibre, mais mourrais d'envie d'aider cet homme à cesser de vivre. Je fis les quelques pas qui me séparaient du tyran, et fus contraint de m'agenouiller, pour préserver la moindre chance de survie. Le roi me considéra un court instant, avant de faire tomber, tel un couperet, son terrible verdict : "Il me semble apte, amenez-le avec les autres ! Ce sera le dernier !" C'était terminé.



Un autre homme me guida à travers cette grande pièce, dans lequel le trône de sa Majesté pouvait rayonner de toute sa splendeur. Une nouvelle porte se dressait devant moi. Elle était certainement la frontière entre mon Monde, et celui des Morts. Alors que le garde l'ouvrait, je me laissais peu à peu envahir d'une infinie terreur. Que ce geste parut long à mon esprit ! Que ce larbin mit un temps pour tourner cette poignée d'or !



Mais, une fois la porte ouverte, la peur fut remplacée par la surprise. Un brouhaha immense s'échappait des bouches de quelques dizaines de gens, ayant eux aussi subi leur jugement. L'homme avec moi s'avança, la main sur le pommeau de son épée, et monta sur une caisse pour se faire remarquer. "Misérables ! Vous êtes la honte de notre royaume ! Mais notre roi est juste et clément ! Il épargne ainsi aux bourreaux d'avoir à se salir de votre sang ! Nous ne vous tuerons pas, sales gens ! Mais d'autres s'en chargerons !". La foule était hypnotisée par les dires pour le moins étranges et énigmatiques de cet homme, qui, tout en nous insultant, nous garantissait la vie pour un court temps supplémentaire. Il poursuivit, sur le même ton de celui qui sait que ce qu'il fait doit être fait, mais que cela ne parvient pas à rassurer : "Sa Majesté estime que la réputation eldoriane doit être redorée. Ainsi a-t-il décidé d'envoyer un groupe de personnes aider quelques fous à lier." L'homme sembla se souvenir de paroles lointaines mais profondément ancrées en lui. Il prit son souffle et lança, tel un défi :



"Loin de vos terres, mes amis, loin de vos yeux

Arrivent des bateaux plein d'aventuriers courageux

Ne les croyez pas inconscients, mais simplement valeureux.

De vous tous, ils sont bien plus habiles, avouez-le !

Et secrètement sans doute les jalousez-vous un peu

Sinon, pourquoi ne venez vous pas jouer avec le feu ?"



Il avait réussi à exciter la foule. Tous auraient désormais donné tout ce qu'ils possédaient pour partir, et prouver qu'ils étaient capables de réussir n'importe quelle mission.

Le sourire aux lèvres, l'orateur ajouta : "Le navire est prêt, vous partirez dans l'heure ! Vous irez par la mer, rejoindre les îlots centraux !"

Un silence de mort planait désormais sur la salle, bruyante pourtant deux secondes plus tôt. Chacun avait entendu parler des îlots centraux. Chacun savait ce qui s'y déroulait. Chacun savait qu'y accéder était une simple utopie. Chacun savait qu'y arriver était improbable. Et, surtout, chacun savait qu'on n'y survivait pas longtemps.

Sentant qu'il allait perdre le contrôle, l'homme ajouta : "Vous avez parfaitement le droit de refuser. Mais cela signifierait un nouveau passage devant sa Majesté."

Cela signifiait donc la mort.



Tous acceptèrent donc, résignés, tels des animaux allant à l'abattoir. On nous fournit une simple épée et un bouclier, en fer, comme simple moyen de combat, puis on nous mena au navire. Quarante personnes prêtes à faire leur pire voyage, guidés sur la mer par des navigateurs guère plus chanceux, ainsi que leur importante garde. L'embarquement se fit sans incident, à mon grand regret. Nous regardions le port s'éloigner, désespérés, et prochainement morts. La journée avait été dure pour tous, et dormir était notre seule préoccupation. Nous couchâmes donc sur le bois du bateau, le mouvement des vagues nous berçant.



Je fus réveillé par ce qui ressemblait à une discorde entre deux compagnons de voyage. L'un d'eux finit par-dessus bord, tandis que l'autre eut la gorge tranchée par un représentant du roi, pour l'exemple. Je ne pus pas retrouver le sommeil, mais je pus trouver des idées. Ces hommes nous conduisaient vers notre mort, et vers la leur aussi, sans le savoir. Leur dire cela ne servirait à rien, notre parole ne valant que peu à leurs yeux. Il fallait alors s'emparer du navire, ainsi nous trouverions des terres moins hostiles, et nous pourrions refaire nos vies, en revendant les armes et protections de nos gardiens. Pendant une semaine, cette idée germa en moi, se développant jusqu'au moindre détail. Finalement, j'en parlais à mes camarades d'infortune au cours du repas, qui était essentiellement constitué de ce que les hommes avaient pêché la veille, récolte assez mince qui avait causé la mort d'une dizaine de personnes.

Ils semblaient tous d'accord. L'attaque se ferait cette nuit, lorsque la plupart des gardes dorment dans leur pièces personnelles. Nous prendrons ce navire par la force. L'assaut serait coordonné par le meilleur guerrier des vingt-six survivants : Trénovian, dont la montagne de muscles était responsable de tous ces maux : on l'avait accusé d'être un espion galdur.



J'allais le voir, en plein milieu de l'après-midi, pour lui livrer ce qui me gênait : je n'avais jamais manié d'arme. Le problème fut rapidement réglé : en une heure, Trénovian m'enseigna le maniement d'une épée mieux que n'importe quel maître d'armes l'aurait fait en deux siècles. Par mesure de sécurité, il me chargea cependant de m'occuper uniquement des gardes dans leurs chambres, le moment venu.



Le soir arrivé, chacun s'écroulait une fois de plus sur le bois, faisant semblant de dormir. Je ne sais combien de temps nous avons entendu là, à faire les morts, à guetter l'épée de Trénovian, à attendre qu'il la brandisse, nous donnant le signal de l'attaque. Finalement, la main tremblante, il attrapa son pommeau, me jeta un regard, me fit un signe de tête, signe que je devais faire ce que j'avais à faire. Je me levais donc discrètement, et me faufilait parmi les ombres. L'obscurité envahit soudainement mon regard, et pour cause, tous les autres s'étaient levé, au ralliement de l'épée de leur chef. Chacun savait désormais ce qu'il avait à faire.



Mon rôle était simple. Quatre gardes étaient partis dans leurs pièces. Il s'agissait de les supprimer dans leur sommeil. J'avais eu tout le temps de peser le pour et le contre, moi qui n'avait jamais tué personne : lorsque j'y serais, ce serait eux ou moi. La première porte de bois me faisait face. Mon épée en main, j'ouvris cette porte moi-même, dans un silence absolu. De sa couverture, la tête de l'insouciant dépassait. Je levais mon arme au-dessus de la forme endormie, sans que mon bras ne puisse bouger. Le temps semblait s'être arrêté autour de moi, alors que je prenais conscience de mon geste. Ce moment fut abrégé par un mouvement involontaire de la forme, qui provoqua instantanément le coup d'épée, ce qui tua le malheureux sur le coup. Je n'avais pas le temps de culpabiliser, ni même de me questionner : je devais accomplir ma sinistre tâche. Je fis donc demi-tour, machinalement, avant de me diriger vers la deuxième porte. Elle était identique à la première, mais mes actes ne le furent pas. L'occupant de la pièce m'entendit ouvrir la porte, ce dont je me rendis compte instantanément. Sa main à la recherche de son arme ne parvint qu'à toucher le sol, loin de son bras, qui, comme le reste du corps, devint inerte la seconde suivante.



A ma grande chance, il n'avait pas hurlé pour donner l'alerte. Cependant, avoir ainsi mutilé cet homme avant de l'abattre m'avait profondément gêné. Moi qui n'avait jamais tué le moindre animal, j'avais, en quelques minutes à peine, ôté de sang froid la vie à deux personnes, sans qu'ils aient pu se défendre. Sans plus réfléchir, je me dirigeais vers la troisième porte, qui, à ma grande surprise, était ouverte. La pièce était vide, ce qui n'arrangeait pas mes affaires. J'imaginais instantanément des centaines d'hypothèses : peut-être m'avait-il entendu et s'était enfuit, ou bien caché, ou alors était-il parti faire je ne sais quelle besogne, et allait-il revenir d'un instant à l'autre, et me surprendrait-il. Peut m'importait finalement, je n'avais qu'à m'occuper du quatrième. Devant cette dernière porte, je compris enfin. Des bruits venaient de l'autre côté. Deux gardes discutaient, sans doute autour d'une bouteille d'une boisson au goût enivrant... Mon oreille collée à cette porte, je les entendais délirer, pensais-je... L'un informait l'autre que nous étions presque arrivés à destination, et que bientôt nous atteindrons la zone dont nul n'est revenu vivant. La mer y semblait vivante, et furieuse, composée d'une eau impitoyable, avide de vengeance et de sang. Nous approchions des îlots centraux, disait-il. Cette nouvelle me fit froid dans le dos. Nous n'avions que peu de temps pour prendre le navire et le dévier de sa destination originelle, car, une fois dans ces eaux, les hommes ne naviguent plus, c'est la mer qui les navigue. En une fraction de seconde, je soufflais un grand coup, ouvrait violemment la porte, et assenait un coup d'épée qui traversa le cou de celui qui était assis. L'autre, dans un réflexe extraordinaire, et un regard empli d'un mélange de terreur et de mépris, fit voler mon épée, d'un geste habile de la sienne. Il s'approchait lentement de moi, me faisant comprendre que je devrais souffrir avant de mourir. Il avait une dextérité extraordinaire, ce qu'il me prouva d'un bref coup de sa lame en plein sur mon auriculaire gauche, qui resta à terre, tandis que je hurlais à la mort, saignant comme je n'aurais jamais pu l'imaginer. Je suppose que mes cris ont alerté les autres gardes, si ils étaient encore en vie, et que, dans ce cas, beaucoup de mes camarades sont tombés.



Les intentions de mon tortionnaire étaient claires : me priver de tous mes doigts tout d'abord, avant de mentionner mon existence à ses collègues, qu'il croyait en vie, puis de m'exécuter publiquement. Du moins, c'était mon opinion. Le bateau tanguait de plus en plus, et le tonnerre grondait au-dehors, en même temps que soufflait un vent qui essayait sans doute de nous faire chavirer. Faisant virevolter son épée, tel le hasard choisissant un de mes neuf doigts, que j'essayais de cacher tant bien que mal, le dernier garde me jeta son dernier regard. Brusquement, la pièce fut envahie par une trombe d'eau, qui fit tomber celui qui allait me blesser une fois encore. Le navire allait se retourner, c'était certain, lui comme moi le savions. L'eau nous emporta hors de la pièce, jusque sur le pont, où les cadavres gisaient, et où mes camarades ne parvenaient plus à résister au courant, tellement l'eau s'était invitée sur notre vaisseau d'infortune. Alors que, de ma main gauche, je parvenais à m'agripper à une corde qui me semblait suffisamment bien attachée, les oreilles envahies par un bruit sourd, de vents, de tonnerre, d'eau en furie, et de cris de douleur, mon adversaire de la minute précédente n'eut pas ma chance, et je le vis s'envoler avant d'atterrir sur des récifs, dans un choc d'une violence indescriptible. Ce paysage apocalyptique campa sur notre navire pendant de très nombreuses heures. Nous ne mangions pas, nous ne pouvions boire que l'eau salée, nous ne pouvions pas communiquer, nos oreilles ne servant plus, ne sachant pas le nombre de survivants...



Après un temps infini de souffrance et de solitude, un éclair plus fort que tous les autres tomba à quelques mètres du bateau. Je me demande encore aujourd'hui comment je ne devins pas sourd après cet événement. A ma grande surprise, cet éclair, qui avait fendu le monde, annonçait la fin de notre enfer. Le ciel s'éclaircit brutalement, laissant briller le soleil, la bourrasque devint brise, et l'eau s'échappa dans la mer, me laissant sur le bois mouillé. A bout de force, je ne pus que m'endormir, à moins que je ne me sois évanoui...



Une voix familière me réveilla, grave et puissante : c'était celle de Trénovian. Il fut heureux de me revoir en vie, et je le fus également. Ma plaie avait cicatrisé, du fait de l'eau salée, et ne me démangeait plus. Dans un sens, notre plan avait fonctionné, car nous avions le contrôle de notre moyen de transport. Dans un autre sens, il avait échoué : nous n'étions plus que cinq survivants, et, surtout, nous étions dans les îlots centraux, comme nous le prouvaient les paysages aux alentours : magnifiques et sauvages. Cela n'arrêtait pas Trénovian. Il nous fit part de son envie de faire demi-tour, pour tous nous sauver. Moi et les trois autres n'étions pas d'accord : cela signifiait repasser par cet enfer, et cette fois-ci, nous n'y survivrons pas. Autant aller dans ces îlots centraux, essayer d'y survivre... Après tout, nul ne savait vraiment ce qui s'y passait.



Mais la décision de celui qui nous dominait tous était prise. Nous irions de nous-même défier une nouvelle fois la mort, que nous venions à peine de vaincre. Mais Trénovian était diplomate, il nous demanda notre avis. Évidemment, ne pas le suivre signifierait aller contre lui. Je n'ai jamais eu pour habitude de me taire lorsque je trouve une idée stupide, cette fois-ci ne fit pas exception. Je dus croiser le fer avec Trénovian, à contre-cœur. Le combat dura à peine une minute. Je fus désarmé instantanément, et me contenta d'esquiver les coups jusqu'à ce que, stupidement, je trébuche au bord du navire, et que je tombe à l'eau.



Luttant avec la marée, je vis s'éloigner mon vaisseau, je le vis s'en aller à sa perte... Tout le long de mon périple, je m'imaginais la mort de mes derniers camarades ; cela m'empêchait de penser à la mienne, qui ne pourrait être que proche. Finalement, je vis au loin une côte moins hostile que les autres, mais cet espoir ne fut pas suffisant ; je cessais de nager, déçu de moi-même, ne pouvant plus avancer, je préférais me laisser mourir.



Mais les Landes ne voulurent pas de ma mort. Je fus retrouvé sur les côtes du Trépont, par un homme bleu nommé Tin Lath. Celui-ci me soigna. Je dus inventer une histoire rocambolesque, n'osant pas lui avouer que j'avais été envoyé ici de force. Il me prit sous son aile protectrice, m'initia à la vie en Séridia pendant des années, allant même jusqu'à me présenter au grand Seigneur Enethin. J'étais connu de tous, non seulement comme protégé de Tin Lath, mais comme un maître dans le maniement des armes, ce que je devais à celui que je regrettais, malgré tout : Trénovian.



Le Seigneur Enethin m'engagea dans sa garde personnelle. Ce Seigneur était différent de celui que j'avais connu, en vérité, il était exactement tout le contraire. Je n'aurais pas assez de place ici pour y lister toutes ses qualités. Je le servis loyalement durant un an, près de lui, jusqu'à ce qu'il décide de mettre son plan en œuvre...



Au large des terres de Tarsengaard, s'étendait la mystérieuse île de Roanof. La rumeur courait qu'Elouin avait fait construire le Palais du Divin Fingel pour pouvoir mieux observer cette terre. Nul ne savait ce qui s'y tramait, et personne n'avait réussi à s'y aventurer. Un bruit se murmurait sur ce lieu... On en disait que c'était le repaire des Féaux, les esclaves des Landes. On y disait aussi que c'était le cœur des Landes. On y disait que coloniser cette île serait s'assurer la victoire définitive contre les Landes. On était sûr d'une chose cependant : personne ne savait ce qui s'y tramait. Et tous les navires qui avaient tenté d'y accoster avaient du rebrousser chemin, victimes selon le cas d'une avarie, d'un vent contraire ou d'un autre hasard malheureux.



Enethin avait donc décidé de relier cette île avec le reste du continent, par un pont. La construction du pont aurait lieu auprès du palais, et se terminerait sur cette île. Telle était la volonté de notre Seigneur. Arguant auprès de ses sujets, ils parvint à réunir tous les peuples autour de ce projet. Oh, certes, nul n'était dupe sur les intentions des autres ; car chacun pensait s'établir sur Roanof, et contrôler les Landes. Il s'agissait donc d'un petit mal pour un grand bien.



"Retirée du monde, sans doute pour cacher ses beautés,

Onirique île, émergée au milieu de nulle part,

Antiques terre, mystérieuse et prisonnière...

Ne te crois pas à l'abri de notre volonté.

O sinistres Landes, nous percerons votre regard !

Féaux malfaisants, nous prendrons votre repaire !"



Le plan d'Enethin marcha à merveille, près de cent êtres de chaque peuple étant présents au rendez-vous. Chacun voulant pouvoir dire "J'y étais. J'étais là le jour où les Landes ont été vaincues. J'ai participé à cette victoire."

Enethin avait demandé à chaque peuple de désigner une personne, qui s'engagerait en éclaireur sur Roanof ; et il m'avait choisi, pour les Eldorians. Ce rang de prestige emplissait mon cœur de joie, et de peur.



Les Nains avaient recueillis une quantité de pierre inimaginable. Enethin se baissa pour en ramasser une, et la posa à l'emplacement précis où devait commencer le pont. Dans un seul cri, tous les peuples se mirent à travailler main dans la main. Mais nous n'imaginions pas ce qui allait se tramer...



La nuit tombante, nul ne s'arrêta de construire, tant l'excitation était grande. Le pont avait avancé à une vitesse phénoménale, et ayant atteint une perfection indescriptible, ainsi qu'une largeur incroyable. Mais le vent se leva... Tout d'abord une légère brise, mais nous sentions tous que ce n'était pas une brise ordinaire. Le vent semblait murmurer, il semblait nous parler, une langue mélodieuse, mais incompréhensible. Le ton du murmure se durcit, et le murmure se transforma en hurlement. L'eau se déchaîna et une vague vint s'écraser d'une puissance inouïe sur le pont. Dans un mouvement général de panique, les travailleurs s'enfuirent, courant à pleine vitesse, mais, rattrapés par une nouvelle vague, la plupart s'écrasèrent sur le pont, qui s'écroula aussitôt. L'eau vint attaquer la terre, continuant à tuer...

La tempête dura toute la nuit.



Au petit matin, le souffle s'arrêta net. C'était l'heure de compter nos morts... Les pleurs des familles de chaque peuple firent couler des sanglots de mes joues. Le décompte était terrible : près de cent personnes étaient mortes, et on comptait autant de disparus. Pour couronner le tout, nous avions perdu la plupart des pierres au fond de la mer. Le peu qui restait servit de stèles aux corps, que l'on repêchait, ou retrouvait de l'autre côté de la ville. Nous avions trouvé un endroit vierge, que nous aménageâmes en cimetière. La journée avait été épuisante, et je pris une chambre dans une auberge, pour me ressourcer. D'autres n'étaient pas de mon avis... Certains voulurent rejoindre Roanof à la nage, et, contre toute attente, leur progression était sans embûche... jusqu'à ce que le soleil se couche. Au moment précis où disparu le dernier rayon, la brise souffla. Le même événement que la veille se produisit. La liste des morts s'allongeait, inexorablement.



Le lendemain matin, nos découvertes de corps sur les récifs achevèrent notre moral. Mais celui d'Enethin avait semblé intact. Il appela à lui tous les éclaireurs. Il nous expliqua qu'il avait, toute la nuit durant, réfléchi et calculé le meilleur moyen de rejoindre Roanof. En effet, les Landes jouaient avec nous, elles nous lançaient un défi : la journée pour rejoindre Roanof, et la nuit pour tout détruire. Le seul moyen, nous expliqua Enethin, était de construire un pont de bois, de petite taille. Pour cela, il voulait que seuls nous huit construisent ce pont. Ainsi, selon lui, l'efficacité serait optimale.



Nous passâmes donc la journée à recueillir des morceaux de bois, sous l'œil méprisant d'Aeniel, l'éclaireur Elfe. Chaque fois que nous revenions, nous croisions les corps inertes d'amis, de parents, ou d'inconnus. La journée fut productive ; nous avions réuni suffisamment de ressources, et avions mérité notre dernier repos sur ce continent. A moins qu'il ne fût notre dernier repos tout court...



La nuit fut aussi violente que d'habitude... De plus, une horde de gobelins armés terrorisait les habitants.



Ce matin là, nous étions levés avant le soleil. Lorsqu'il apparut au dessus de l'horizon, faisant stopper le vent, nous posions le premier morceau.

En effet, nous étions dans les temps, Enethin avait vu juste, nous serions même en avance. Chacun était armé jusqu'au dent, prêt à affronter les pires monstres. Mais les pires monstres, comme nous allions le découvrir, n'étaient pas sur Roanof, mais sur le pont.



Tout commença par une simple remarque, malheureuse et déplacée, certes, de notre éclaireur Nain, Torbak, au sujet, cela peut paraître étrange, de la taille de Hisbeck, notre éclaireur Kultar. Ce dernier le prit très mal, et, sous la tension, celui que nous pensions le plus sage, sortit son arme et engagea le combat. Le Nain en sortit victorieux, et le Kultar finit sa vie noyé. Profitant de l'occasion, ne pouvant renier sa vraie nature, Lelieth, le Sinan, tenta de subtiliser la bourse de Torbak. Mais il ne fut pas assez discret, et Torbak, comme tout Nain, attaché à son or, prit très mal cet affront, et se jeta sur Lelieth. Les deux firent céder le pont.



Nous parvînmes à remonter sur une partie stable. Mais Torbak et Lelieth n'étaient plus là. Ileth Antar, le bleu, nous dit avec raison que nous finirions tous comme eux si on ne se remettait pas au travail. Nous reprîmes donc la construction.

Au loin, nous distinguions mille merveilles, mais nous n'avions pas le temps de nous attarder... Le ciel s'assombrissait.



Alors que nous approchions, une pluie fine tomba. Gadorg, le Galdur, glissa sur une planche mouillée, et tenta, dans un malencontreux réflexe, de se rattraper. Son bras droit dans les airs frappa violemment Aeniel, qui ne put se maintenir en équilibre, et finit dans l'eau trouble. Le vent se leva.



Gadorg était confus, mais nous n'avions plus le temps de nous morfondre, la distance nous séparant de la terre était encore importante.



Aussi improbable que cela puisse paraître, malgré la pluie, les vagues géantes et le vent, nous parvînmes à achever le pont. Au moment où, le sourire aux lèvres, je levais ma jambe droite vers la terre verdoyante, je me sentis projeté en arrière, percutant de plein fouet Ileth Antar, qui s'écroula, sans vie. Gadorg se précipita vers moi, alors que je me relevais difficilement, mais l'eau eut raison du bout de pont qui nous séparait, laissant le Galdur à une mort certaine.



Seul, au milieu des éléments déchaînés, je parvins à me frayer un chemin, et, m'élançant pour rejoindre Roanof, je touchais du bout des doigts une fleur splendide. A cet instant précis, le temps s'apaisa. Ma tête s'affaissa, me laissant inconscient.



A mon réveil, je vis que le pont était dévasté, puis, me retournant, je ne pus plus prononcer un mot. Ce lieu est le plus beau que je n'ai jamais vu. Peut-être étais-je dans une sorte de paradis, peu m'importait. La flore fabuleuse bruissa, laissant apparaître un magnifique sanglier. Mon exploration de cette petite île ne cessa de m'émerveiller, au loin, je voyais des particules magiques s'élever vers le ciel, d'une boule blanche, au milieu de ruines. Les couleurs vivent donnent à ce lieu une saveur comblant tous les sens. Mon avancée me fit découvrir une tente blanche, au côté d'un feu de camp. La légende était vraie. Roanof était habitée.



Continuant mon chemin, je tombais nez à nez avec ce qui ressemble à un autel : une imposante pierre taillée, de plus de trois fois ma taille, avec, à son pied, assez de vivres pour me rassasier le temps qu'on vienne me trouver. Deux boules blanches dont s'échappait une lueur magique entoure cet édifice, qu'on peut atteindre grâce à quelques petites marches. Les nénuphars fleuris semblaient m'observer.



Le soir venu, je me rendais à l'évidence : tous me croiraient morts, et nul n'oserait à nouveau braver les Landes pour venir jusqu'ici. Je finirai donc mes jours ici.

Mais un bruit m'intrigua. Une ombre se projetait sur l'autel.



Me mettant à l'abri, j'observais la scène. Une personne à apparence humaine semblait méditer ici. Elle resta dans cette position, assise, jambes croisées, des heures. Peut-être dormait-il ? Brusquement, la nuit noire céda sa place à un jour éclatant, éclairant son visage, et ses yeux qui fixaient les miens. L'homme se leva, et s'approcha vers moi, faisant virevolter sa cape.



Il m'adressa la parole, dans une voix caverneuse : "Que fais-tu ici, mortel ?"

Je répondais en racontant toute mon histoire. Je ne pus apprendre grand chose de cet homme. Mais ce qu'il me dit fut simple, bref et terrible : c'était un Féal. Roanof était bien le repaire des Féaux...



Alors, ce Féal doit me tuer. Il me laisse cependant le droit d'écrire, avant d'exécuter la sentence... Mes yeux mouillés devant l'échéance ne sauraient cacher ma colère. Je terminerais donc en m'adressant à vous, aventuriers "courageux".



En ces belles et dangereuses terres,

Tremblez devant chaque buisson, chaque bosquet

Et pleurez, vous voici dans le plus bel Enfer,

Regrettez donc toujours d'avoir osé y voyager !

N'oubliez jamais que ces Landes sont vivantes,

Enterrez tous vos espoirs d'en partir

Leur intelligence vous dépasse d'une manière indécente

Leur méchanceté ne cessera de vous faire souffrir.

Épuisés, vous vous effondrerez, avant d'être piétinés,

Si, toutefois, Elles vous laissent le temps de tomber.



Une large tâche de sang marque le parchemin.

Verrouillé